Portrait onirique d’Hypatie d'Alexandrie
C’était une autre époque, en ces temps-là, aucune distinction n’était faite entre les mathématiques et la numérologie, entre l’astronomie et l’astrologie, me rappelle un homme. Et je m’entends dire, à moitié éveillé: quelle époque, de quelle époque parlez-vous? Ce que je comprends, c’est qu’écrire ces portraits crée un lien entre toutes ces magnifiques personnalités et entre toutes ces sciences qu’on ne mélange plus. Mapuetos, c’est ce lien: eux, moi, nous, le passé, le présent, le futur, l’amour, hors-temps, anachronismes perpétuels dans un espace sidéral, sans tri, sans casier “péjoratif”, sans obligation ni avertissement, nous pourrions cette nuit rêver du Qatar, d’Hypatie d’Alexandrie, de pirates et de football en quelques minutes et faire des liens, là où la réalité cartésienne nous empêchera l’éventualité de telles recherches. Je sors d’une torpeur juvénile, mes yeux sont des lunes, comme si j’étais resté dans le passage de la structure, l’adolescence. Une femme s’avance lentement vers moi, ses sourires sont des fleurs, et elle me dit: Monsieur Patrick Lowie, bonne nuit, je suis Hypatie d’Alexandrie, en vous écoutant parler, je me dis que vous devriez arrêter de penser que c’est l’un ou l’autre. Ce qui exclut, c’est l’opposé de ce qui est atteint: l’un et l’autre, une chose et son contraire, une chose et une autre, possible/impossible, négatif/positif, blanc/noir, visible/invisible, amour/haine, jour/nuit, vie réelle/rêve. Hypatie a toujours été décrite comme une femme belle et intelligente et la rencontrer dans un rêve, éblouit mon corps et mon âme. Pourtant je me dis, pourquoi les représentations que nous faisons d’elle sont toujours occidentales, blanche, habillée en parfaite Anglaise de l’époque victorienne, alors qu’elle est Égyptienne, de parents Égyptiens. Elle s’avance encore et me dit: c’est quoi le Qatar? Et je m’endors sous les mirabelliers.
Sous un ciel bleu, un homme atteint d’achondroplasie, Apollon, fils caché de Jean Chrysostome, mange des mirabelles et me dit: oui, c’est quoi le Qatar? J’aimerais tant voir un jour Doha, imaginer les pirates de l’ancien port de pêche attaquer les cargaisons venues d’Inde, les épices dérobées, le goût de la victoire, voler, pirater, exister. Voir les nouveaux gladiateurs millionnaires, catharsis des temps futurs, poésie sans mot car le football sera un langage avec ses poètes et ses prosateurs[1], diront certains, de tels jeux libéraux coûteront des briques et des vies humaines, construire huit stades pour plus de trois millions d’êtres humains. Il y aura six-mille-cinq-cents ouvriers morts selon la police des mœurs internationales et quatre-cent-quatorze selon les organisateurs. Les ouvriers mourront partout tout le temps, vingt-sept-mille ouvriers vont mourir en Europe entre 2020 et 2029. Une perpétuelle tuerie de masse invisible. Rien ne changera, combien de morts pour nos belles pyramides d’Égypte? Vous verrez, insiste-t-il, lorsqu’il y aura des horloges et des réverbères, dès que le Siècle des Lumières expulsera l’astrologie hors des “sciences sérieuses”, vous verrez que des imbéciles raconteront que nous, Égyptiens, avions de l’électricité, ils seront incapables de prédire l’avenir, ce que je fais remarquablement bien, et seront également incapables d’enseigner l’histoire. Les uns auront les machines, les montres et les autres auront le temps.
Je me réveille dans le rêve, Hypatie d’Alexandrie me sourit: ce fruit nous vient de Chine, les arbres blancs de fleurs sont magnifiques. Avez-vous lu les Sections coniques d’Apollonios de Pergè? Ses œuvres mathématiques sont exemplaires et passionnantes, je vous soumettrai mes commentaires, Patrick Lowie, dès que vous aurez terminé de vous goinfrer de mirabelles, Apollon, mon ami aveugle mais voyant, vous donne le mauvais exemple. Reprenez la lecture mon vieux, de la poésie à la philosophie, de l’astrologie à l’amour et n’oubliez pas le sexe, vous êtes pas mal pour votre âge. Bientôt ces Chrétiens nous empêcheront de baiser. Vous passez le nouvel an avec nous? l’année 404 sera religieuse ou ne sera pas. Rome a annoncé que les jeux publics de gladiateurs sont désormais interdits. Il était temps. Mais que va faire le peuple? La guerre? L’amour?
Il grêle sur Constantinople, il pleut sur Alexandrie. Les ouvriers morts du monde entier de Paris à Doha remontent à la surface par millions. Tous ces hommes tués pour construire: ponts, cirques, palais, bateaux, villes, le tout rapidement détruit par les flammes, les égos, les bombes ou les inondations. Hypatie et Apollon-le-nain me tiennent par la main. On frappe des pieds au passage de l’an neuf, qui sait, le passage vers le monde adulte. Apollon, un œil toujours vers le futur, nous dit: un jour, cette année 404 sera commémorée dans tous les foyers du monde. Ils diront: “erreur http 404″. Il me fait rire Apollon et Hypatie pourtant d’habitude toujours trop sérieuse, se marre elle aussi. Puis, d’un air réfléchi, elle se lance: je ne suis pas chrétienne, mais ces gens-là ne me dérangent pas. Apollon lui dit de se méfier quand même et j’ajoute: ne pensez-vous pas que le monde n’est qu’un éternel recommencement? On risque de s’ennuyer à la fin. Il est sûr que vous me hanterez toujours. Hypatie saute sur un rocher, tend la main vers le ciel et dit: qui nous emmènera vers le soleil? Elle descend, quelques feuilles enroulées, elle me fixe du regard et pousse un grand soupir: c’est un beau métier que d’enseigner, dommage qu’il n’y a que des garçons dans ma classe, ce n’est pas facile d’attirer les filles pour des cours de philosophie à Mouseion. J’en ai le cœur meurtri. Dites-moi Apollon, vous qui voyez tout, les filles étudieront-elles la philosophie dans mille-six-cent-vingt ans? Apollon fait le con, quelques grimaces, la main droite sur les yeux pour regarder loin alors qu’il est aveugle, puis prend un air sérieux lui aussi: bien sûr, mais les philosophes étudiés seront appelés influenceurs.
On entend au loin le cri de fanatiques chrétiens, dans les rues d’Alexandrie. Hypatie dit: j’aimerais voler au-dessus des villes, fuir les guerres, traverser le temps, découvrir ces influenceurs… j’en parlerai à Oreste, il s’est converti au christianisme lui aussi. Cela m’exaspère un peu, pour moi, pas de croyance ni de dogme pour gouverner, mais un rapport contractuel avec les dieux sur la base d’une pratique rituelle rigoureuse. Voilà, c’est ce que nous devrions respecter, nous l’élite d’Alexandrie. Bon, je rentre chez moi, mon char s’impatiente.
Je vois la scène, tel un spectateur d’un opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi, le ciel s’assombrit, il pleut des aigles sans bec sur scène, des alérions percés de flèches enflammées, Apollon-nain-aveugle et voyant, voyait peut-être loin mais n’avait pas imaginé ce qu’il se passerait maintenant, à l’instant, dans peu de minutes. À moins que ce soit un traître. Je tombe moi-même du ciel, l’âme percée et enflammée. Hypatie d’Alexandrie rentre chez elle, des hommes, des Chrétiens, l’esprit très passionné, la jettent à bas du siège de son char, on entend des roulements de tambours, une femme chante de son balcon en observant la scène sans réagir, ils emmènent la fille de Théon au Caesareum, une église, où ils vont lui ôter les vêtements, la violer, l’écorcher avec des ostraka, découper son corps en morceaux et la traîner, comme de la viande, jusqu’au Cinarion où elle est brûlée. Ce ne sont plus des hommes, ce ne sont plus des Chrétiens, juste des bouchers.
Je me réveille, couché à l’ombre d’un mur en lave, groggy et furieux. Un lézard des murailles s’installe dans le creux de mon genou, il semble vouloir me parler mais je ne veux plus entendre personne. Je passe la tête au-dessus du muret, le volcan Imyriacht est toujours en larmes.
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[1] Pier Paolo Pasolini
Les 252 Portraits oniriques de Patrick Lowie sont publiés aux éditions Maelstrom : Le Totem d'Imyriacht.
